Point sur la recherche
Une rencontre internationale organisée en 1989 conjointement par l'AFPA, l'Université de Tours et le RIFREP avait permis de confronter les apports nord-américains et européens à la fois sur les différentes pratiques sociales utilisant l'expérience formatrice et leur théorisation :
Une première définition était proposée :
" Une formation expérientielle est une formation par contact direct sans différé, mais réfléchie ".
L'expérience est distincte de l'immédiat de la vie : le retour réflexif en est l'indicateur. " Le contact direct " met l'accent sur l'importance du lien entre la personne et la situation vécue : la personne est auteur de son expérience. C'est par la nature de ce lien et le mouvement réflexif que la formation expérientielle se distingue d'une formation basée sur l'imprégnation et le mimétisme.
L'expérience ne peut être réduite à l'expérimentation se conformant aux seuls canons de la méthode scientifique (résolution de problèmes; méthodes de projet ...).
Si la formation expérientielle considère bien qu'une situation d'action peut être source de savoir, comme la praxéologie, elle s'inscrit dans les trois grands pôles finalisants de, l'action, la compréhension et l'émancipation correspondant aux trois types d'intérêt de connaissance distingué par Habermas : technique, pratique, émancipatoire.
Se former par l'expérience ne permet pas seulement d'identifier et de mettre en oeuvre des compétences et du savoir acquis dans des situations de vie mais aussi d'examiner la manière dont l'expérience construit l'auteur comme personne, acteur social, historique, culturel.
LA FORMATION EXPERIENTIELLE ARTICULE AUTO ET ECOFORMATION
Au sein d'une théorie tri-polaire de la Formation (G. Pineau) reprenant les trois grands maîtres de Rousseau. : Soi, les Autres, le Monde, la formation expérientielle relie les pôles Auto et Eco. Le pôle " Auto "Formation se caractérise par une " dynamique vitale de la mise en forme " de la personne conçue non seulement comme sujet psychologique, mais comme système personne (G. Lerbet) multidimensionnel.
Le " s'auto-formant " a la double préoccupation d'être conscient et de développer sa conscience de la manière dont il est formé par les autres et le Monde, et de prendre le pouvoir sur sa forme. En formation expérientielle, il participe au choix de la situation d'expérience sur laquelle s'exerce sa réflexion, il s'autorise à formuler le sens de son expérience dans les trois acceptions du terme : des finalités, des significations, du sensoriel.
TRANSFORMER L'EXPERIENCE : LE SENS, LE SAVOIR, LA DYNAMIQUE IDENTITAIRE
Cette expérience réfléchie transforme l'expérience. Cette transformation porte sur le sens, le savoir, la dynamique identitaire des auteurs d'expériences.
Dans cette articulation Auto-formation et Formation expérientielle, le pouvoir de donner sens est auto-investi par l'auteur de l'expérience et ses interlocuteurs, car cette élaboration se fait par confrontation de différents niveaux de sens : J. Mezirow parle de transformation de perspective quand l'horizon de sens remis en question par une réflexion sur l'expérience incite le(s) auteur(s) à modifier représentations et valeurs en les réorganisant.
Quand cette réflexion se fait au plan collectif, le médiateur ou le médium n'est pas l'unique donneur de sens mais favorise la prise en compte des différents niveaux de sens et leur articulation. L'exploitation de l'expérience constitue une situation de production socio-linguistique pour l'ensemble des membres du collectif.
Ils sont importants à caractériser, car utilisés socialement et peu reconnus.
Le savoir expérientiel est désigné comme un " savoir local d'usage " (G. Pineau) ou un " savoir pragmatique partagé au sein de la communauté d'appartenance sensible au contexte locale " (L. Toupin).
Savoir souvent issu des auteurs d'expérience eux-mêmes, il correspond rarement au savoir d'une discipline et nécessite des représentations complexes et sophistiquées basées sur des savoirs très différents.
Dans l'élaboration de ces savoirs et leur articulation claire aux savoir légitime, D. Kolb propose son modèle d'apprentissage montrant les différents étapes de transformation de l'expérience en savoir (La formation en situation de travail : une formation expérientielle ambiguë, in Education Permanente, Les Organisations qualifiantes, n°112, 1992 - L'enjeu des tuteurs, BOULET V.P., COURTOIS B. Collab., Dunod, 1992). L. Toupin insiste sur l'utilité d'analyser la " sphère de pertinence " de l'expérience pour rendre possible le transfert et la transmissibilité du savoir formulé.
Dans une société où par son appartenance à différentes sphères, l'individu rejoue sans cesse engagement et retrait dans chacune de ses sphères, l'immersion dans le monde vécus d'expérience de vie et de vie professionnelle alimente de façon importante l'évolution identitaire. Ce processus résulte d'une double transaction (C. Dubar) : une transaction biographique et une transaction relationnelle et structurelle. Ce double mouvement s'inscrit dans une déstructuration-restructuration permanente des " formes identitaires ".
L'articulation Formation Expérientielle - Auto Formation
participe du renversement de paradigme à l'oeuvre dans
la formation. Elle propose des pistes de réflexion à
l'évolution du champ et des positionnements des acteurs
au sein d'une société éducative en mutation.